Le Livre d'Ohika

(Ohika vanimzira)


I

ALIMSANI

En ce temps-là, le petit Alimsani avait quitté la Forêt de l'Épouvante en compagnie de sa nièce Rhohaguino.

Quand les dirigeants du Peuple Rouge lui avaient demandé d'expliquer les raisons de son retour dans sa contrée d'Agafa, il avait déclaré :

« Si je suis venu dans la Forêt de l'Épouvante, c'était avant tout pour tenir la promesse que j'avais faite à ma sœur de lui ramener sa fille. Voilà pourquoi je veux rentrer à Agafa. Je sais que je ne verrai plus jamais les choses comme les voient les Agafiens, mais j'espère servir d'intermédiaire entre le passé qu'ils représentent et le futur que vous autres Roudiriens et que nos amis les Errants représentent. »

Malgré la mauvaise expérience qu'il avait vécue avec son compatriote Niosani à son entrée dans la Forêt, il voulut que cet homme, qui avait passé treize retours de printemps dans l'isolement le plus complet, fût informé de la suppression du dôme invisible qui l'avait empêché jusque-là de rentrer chez lui.

Le soleil avait amorcé depuis un certain temps sa course descendante vers l'occident quand Alimsani apparut devant la hutte de Niosani avec sa nièce Rhohaguino dans les bras et un sac au dos.

Les Roudiriens lui avaient offert un porte-bébé informatisé qui, flottant à quelques coudées au-dessus du sol et obéissant à sa moindre commande, aurait libéré ses mouvements et apporté plus de confort à Rhohaguino. Mais Alimsani avait décliné l'offre, car il ne voulait pas se surcharger d'objets technologiques qui détourneraient l'attention des gens du message qu'il était venu leur apporter. Tout au plus avait-il accepté d'apporter un « meubleur » miniature, facile à dissimuler dans un sac, ainsi que juste assez de provisions pour le nourrir, sa nièce et lui, pendant un soleil. Il comptait sur l'hospitalité légendaire de son peuple pour satisfaire ses besoins essentiels et ceux de la petite Rhohaguino.

Dès que ses pieds foulèrent le sol de la clairière où habitait Niosani, Alimsani eut le sentiment que quelque chose n'allait pas. Le silence pesant n'était rompu que par le bruissement des feuilles, agitées par des bouffées irrégulières de vent. La hutte ressemblait à un tombeau. Alimsani grimaça.

Il s'écarta de quelques coudées et, déposant Rhohaguino sur l'herbe, il lui recommanda de ne pas s'éloigner. Pour éviter toute mauvaise surprise, il activa autour d'elle un champ de protection. Rhohaguino n'émit aucune protestation. Elle trouva d'ailleurs aussitôt à s'occuper : des fourmis couraient de tous bords tous côtés en quête de nourriture. Ayant repéré à quelque distance le cadavre d'un gros scarabée, l'enfant « parla » aux fourmis, qui s'immobilisèrent un instant, puis se dirigèrent toutes vers l'insecte. Elles se mirent à plusieurs pour le soulever et le transporter vers leur nid.

Pendant ce temps, Alimsani était retourné à la hutte. L'air semblait de plus en plus lourd à mesure qu'il s'en approchait.

Il entra.

Le cadavre noirci de Niosani gisait sur le sol, au centre de l'habitation, recroquevillé autour de l'âtre éteint depuis longtemps. Alimsani examina l'homme puis, plaçant une main sur sa tête, il eut accès à des fragments de mémoire qui subsistaient encore dans son cerveau. Il put ainsi reconstituer les événements.

Après qu'Alimsani se fut enfui de la hutte de Niosani, dégoûté par les avances que ce dernier lui avait faites sous prétexte qu'il n'avait pas eu de contact physique avec un Ilim depuis nombre de retours de printemps, l'homme avait ruminé son geste quasiment nuit et jour durant plus d'une lune. La solitude extrême dans laquelle il se trouvait ‒ et qui ne faisait qu'amplifier sa mauvaise conscience ‒ ainsi que l'affaiblissement de ses facultés mentales causé par la présence dans sa tête de nanosondes qui le rendaient fou l'avaient amené, dans un geste désespéré d'autopunition, à se trancher le pénis avec sa machette rouillée. La plaie s'étant infectée, Niosani était mort, dans de terribles souffrances, quelque temps plus tard.

Pendant qu'Alimsani prononçait dans sa tête des paroles apaisantes destinées à l'âme de Niosani et qu'il préparait la hutte pour la transformer en bûcher funéraire,

Rhohaguino continuait de s'amuser tout près, ignorante du drame qui s'était déroulé à quelques coudées de l'endroit où elle se trouvait.

Un bruissement de feuilles un peu différent des autres, dans un arbre voisin, attira son attention. Sur une branche haute était perché un oiseau que seul un œil aguerri pouvait distinguer. C'était un néziréna ‒ littéralement, « qu'on ne voit pas » ‒, un oiseau mimétique, capable d'adapter les couleurs de son plumage de façon à se fondre dans son milieu et dont même le chant (« chhhhh ... chhhhh ... chhhhh ») ressemblait au bruit des feuilles s'entrechoquant sous l'effet du vent. Pour l'heure, le néziréna arborait deux couleurs : le dessus de son corps, de la tête à la queue, ainsi que ses ailes étaient aussi verts que les feuilles qui l'entouraient, tandis que le dessous ‒ gorge, poitrine et ventre ‒ était coloré de nuances de gris et de marron qui donnaient l'impression que l'oiseau faisait partie intégrante de la branche sur laquelle il était posé.

Rhohaguino fixa le néziréna pendant un moment. L'oiseau tourna vivement la tête dans tous les sens, jusqu'à ce qu'il voie la petite, assise par terre dans la clairière. Se sentant appelé par elle, il quitta sa branche et plana vers la bulle, autour de laquelle il se mit à voleter. Rhohaguino sortit alors sa main de la bulle et l'oiseau s'y posa, prenant aussitôt la couleur de la main.

Comme l'enseigneur l'avait appris à l'enfant, le nézinéra était une espèce endémique d'Astilag. Il s'était sans doute échappé de ce territoire après la désactivation du champ de force mis en place par les robots. Rhohaguino pénétra doucement dans la tête de l'oiseau pour en savoir plus sur les raisons qui l'avaient amené à migrer vers la Forêt de l'Épouvante.

Il semble que le néziréna fut agacé par la présence de l'enfant dans sa tête, puisqu'il se mit à donner des coups des bec dans la paume qui le soutenait.

Surprise, Rhohaguino faillit retirer sa main, mais elle « parla » tout doucement à l'oiseau, qui revint à de meilleures dispositions.

Puis, pour s'amuser avec lui, elle changea plusieurs fois la couleur de sa main. Elle poussa de petits cris de joie quand elle vit le néziréna adapter chaque fois son plumage à la nouvelle couleur. Ce cri fit se retourner vers elle Alimsani, qui venait de mettre le feu à la hutte.




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