2e partie : le Peuple du Lac (ASTILAG ILIM)


Note : comme le couvent de la Pénitence joue un rôle important dans cette partie, on trouvera dans les rubriques à gauche, sous « Plan du Couvent de la Pénitence », le plan du bâtiment avec la destination de chaque espace. 


I

BRADJSANO

Par temps d'orage, comme en cet été torride, Bradjsano Niosibikio n'entendait pas la pluie clapoter sur les toits ou crépiter contre le vitrage en toile cirée des fenêtres. Elle voyait bien les éclairs, mais elle n'entendait pas le tonnerre, sauf lorsqu'il éclatait à proximité. Alors, un bruit étouffé, comme si ses oreilles étaient remplies d'eau, semblait se frayer un chemin dans sa tête, mais elle ne savait pas trop s'il s'agissait d'un son ou, plus simplement, de la vibration transmise par la foudre à travers son corps. Sinon, elle vivait dans un univers de silence. Pas de cris d'enfants, pas de sanglots ni de mots tendres ne franchissaient le mur étanche qui la séparait du reste du monde.

À sa naissance, comme elle était bien conformée, personne ne s'était avisé qu'elle pût être atteinte d'une quelconque infirmité. Sa présentation à Ohi ayant confirmé qu'elle n'était ni bleue ni rouge, elle avait été accueillie au sein de la communauté comme un enfant normal. Elle pleurait quand elle avait faim ou qu'elle était souillée, elle souriait à ceux qui lui souriaient. Au bout de quelques mois, elle s'était mise à babiller, mais ce babillage étant resté pour elle sans écho, elle s'était bientôt tue. Et, contrairement aux autres enfants, elle ne réagissait pas aux bruits, même forts, qu'on faisait autour d'elle. Des doutes avaient fini par surgir.

Dès que son père, Niosibi Amitchi, avait compris que sa fille n'entendait pas, il avait cherché à de se débarrasser d'elle. Comme il était pêcheur, il avait songé à l'emmener dans sa barque sur le lac d'Astilag et à la noyer, mais sa femme l'avait persuadé qu'une telle solution risquait de leur attirer des ennuis. Quand la petite était malade, on ne faisait rien pour la soigner, en espérant qu'elle serait emportée par le mal. Sa mère ayant des tâches plus importantes à accomplir que de s'occuper d'une infirme, elle avait confié Bradjsano à sa fille aînée Simino, qui avait fait de la petite sourde sa poupée : elle l'habillait, la déshabillait, la coiffait, la nourrissait et la battait quand elle n'obéissait pas. Simino avait fini à son tour par se désintéresser de sa sœur. Dès qu'elle eut atteint trois retours de printemps, Bradjsano apprit tant bien que mal à effectuer quelques tâches domestiques : faire du ménage et aider à préparer les repas. Elle ne jouait jamais avec les autres enfants, qui ne voulaient pas d'elle parmi eux. Seul un vieux voisin, qui l'avait prise en pitié, l'emmenait parfois faire un tour en barque sur le lac. L'hiver, Bradjsano s'asseyait devant le feu, dessinant avec ses doigts sur le sol toutes sortes de formes bizarres que ses frères et sœurs s'amusaient à effacer du pied. L'été, elle s'installait dehors, contre la façade de la maison et passait des heures à regarder les activités du port et le lac immense qui s'étalait devant elle. Et elle continuait de couvrir le sol de dessins étranges qui ne ressemblaient à rien. C'est ainsi que la trouva un kama appelé à faire les onctions à un agonisant dans une maison voisine. Bradjsano avait alors six retours de printemps. Le kama s'informa à sa mère et, mis au fait de sa surdité, proposa spontanément de confier l'enfant aux sœurs de l'ordre de la Pénitence qui, dans leur couvent de l'arrière-pays d'Astilag, pratiquaient le silence, sauf en certaines occasions comme les prières communes, les chapitres, les lectures au réfectoire, les récréations et les contacts avec l'extérieur. La fillette n'y serait point trop dépaysée, puisque les sœurs avaient mis au point au fil du temps différentes techniques de communication : un langage par signes rudimentaire pour les nécessités courantes, la lecture sur les lèvres et, enfin, l'utilisation d'une petite ardoise et d'une craie, qu'elles portaient attachées autour du cou et qui leur était fort utile pour transmettre les idées plus complexes. Il fallait cependant attendre encore un peu, car les sœurs n'admettaient les novices qu'à partir de leur septième retour de printemps. Les parents acceptèrent sans hésiter.

Le temps vint enfin pour Bradjsano de quitter sa famille. Elle ne vécut pas la séparation comme un déchirement, puisque son handicap avait déjà créé un mur entre elle et les siens, qui ne s'étaient d'ailleurs jamais donné la peine d'essayer de communiquer avec elle, la considérant plutôt comme une demeurée qui ne comprenait que les taloches. Son père avait volontiers consenti à verser la dot minime exigée par les sœurs pour prendre en charge sa fille, jugeant que c'était peu cher payé pour se débarrasser d'une bouche à nourrir qui aurait été un fardeau pour lui jusqu'à sa mort.

Si la fillette avait d'abord reproduit au couvent le comportement dont elle s'était bardé comme d'une armure à la maison, se montrant docile mais inaccessible, elle n'avait pas tardé à mesurer tout le profit qu'elle pouvait tirer de l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Sous le masque de la petite « demeurée » se cachait un esprit curieux et vif, qui attira bientôt l'attention des sœurs qui l'enseignaient et, en particulier, de la supérieure du couvent (Madja Kioblit ‒ littéralement, « Grande Sœur »), qui fit d'elle sa protégée. Et Bradjsano le lui rendait bien. Si elle n'abandonna jamais, dans ses rapports avec autrui, les deux seules défenses dont elle disposât contre le monde extérieur ‒ soumission et distance ‒, elle ne manquait pas une occasion de s'épancher par écrit dans de petits mots qu'elle glissait sous la porte des appartements de sœur Ohimoro ou dans son livre de prières, que la religieuse laissait à la place qui lui était assignée dans l'oratoire. Elle lui disait alors à quel point elle était heureuse d'être au couvent et combien elle était reconnaissante à la supérieure de l'avoir accueillie, allant même jusqu'à l'appeler, depuis quelque temps, « ma seconde maman ».

Le caractère fermé de Bradjsano l'avait d'abord mise en butte aux moqueries et aux mauvaises blagues d'une partie du noviciat. Quand on vit que les sœurs s'intéressaient à elle, cependant, les brimades se firent plus discrètes, mais n'en continuèrent pas moins. On l'avait cru stupide; on jalousait à présent son intelligence. Plusieurs jeunes novices avaient été mises au couvent contre leur gré, qui par des parents dévots croyant ainsi s'acheter une assurance auprès d'Ohi, qui par des familles où les filles étaient trop nombreuses pour être toutes bien dotées (la « dot » à verser au couvent étant beaucoup moins élevée que celle exigée pour un mariage). Ces filles se plaignaient sans cesse d'avoir été sacrifiées à la religion et passaient leur temps, quand elles ne s'apitoyaient pas sur leur sort, à imaginer des moyens, tous plus fantaisistes les uns que les autres, d'échapper à leur nouvelle condition. Elles prenaient en grippe leurs consœurs qui semblaient heureuses de se consacrer à Dieu et à autrui et, dès l'arrivée de Bradjsano au couvent, elles avaient vu en elle un parfait exutoire à leur rancœur.

Tant qu'elles n'avaient pas appris à s'exprimer par signes ou à lire sur les lèvres, les novices étaient autorisées à parler. Bradjsano n'en avait cure : même si elle connaissait les mots, elle n'en pouvait extraire aucun de sa bouche, puisqu'elle était incapable de reproduire les sons qui leur correspondaient.

Peu lui chaulait, d'ailleurs, de ne communiquer que par signes et au moyen de sa petite ardoise. Dès qu'elle avait su lire couramment, elle avait commencé à se faufiler certaines nuits dans la bibliothèque du couvent, après avoir « emprunté » une lampe dans la réserve de l'économe, et avait nourri son esprit de tout ce qui lui tombait sous la main : histoire de la création, ouvrages sur la vie végétale et animale, traités d'astrologie, versions illustrées du Livre. Elle dévorait tout, même les biographies rébarbatives des maîtres Kamam. Mais ce qui la passionnait, c'étaient les textes scientifiques et, en particulier, médicaux, que l'ordre de la Pénitence possédait en grand nombre, vu qu'il formait les sœurs chargées d'assurer le fonctionnement de l'Hôpital d'Astilag, où la règle du silence n'était, bien entendu, pas imposée aux religieuses.

Bradjsano aurait bien voulu devenir sœur hospitalière et œuvrer auprès des malades, mais Ohimoro, la supérieure, lui avait fait comprendre que sa surdité constituait un obstacle insurmontable. Bien au fait de sa passion pour la connaissance, la Grande Sœur lui avait cependant fait miroiter, en guise de compensation, le poste de bibliothécaire.

Bradjsano avait deux grandes amies : Vasibo Mordimikio et Érdimo Oribikio.

Vasibo provenait d'une famille qui faisait partie du clan des Enrichis d'Astilag. Très mignonne avec ses grands yeux en amande, son petit nez et ses lèvres minces qui, lorsqu'elles s'entrouvraient, découvraient un sourire carnassier, elle était entrée au couvent quand elle avait huit retours de printemps, peu de temps avant Bradjsano. Elle n'aurait jamais dû se retrouver chez les sœurs, puisque les Enrichis s'opposaient ouvertement au Temple et au Conseil qui en était issu, mais elle avait une mère très dévote qui avait surpris son mari en train de faire des attouchements à la fillette, un comportement qu'il avait d'ailleurs reproduit, avait-il fini par avouer, sur ses deux filles plus âgées. L'affaire avait été étouffée, mais la femme de Mordimi avait exigé que, pour sa rédemption et celle de sa famille, la fillette fût envoyée chez les sœurs de la Pénitence. Le père avait résisté longtemps, tant sa haine des « calottes », comme il appelait les membres du clergé, était forte, mais il s'était finalement plié aux exigences de son épouse.

À son arrivée, les sœurs avaient fait fête à Vasibo, voyant dans son admission au couvent une victoire du Temple sur le matérialisme des Enrichis. La fillette bénéficia ainsi d'une attention qui la gonfla d'orgueil et lui fit oublier quelque peu son triste sort. L'arrivée de Bradjsano chamboula tout. Une bonne partie des religieuses ‒ et, surtout, la Grande Sœur ‒ se prirent bientôt d'affection pour la nouvelle et Vasibo devint une novice comme les autres. Au début, folle de rage contre celle qui lui avait ravi sa place, elle s'était jointe au noyau de filles amères qui s'en prenaient à Bradjsano. Constatant toutefois que cette attitude ne lui rapportait rien, elle avait fini par se distancier de son groupe et s'était, par simple calcul, rapprochée de sa rivale. Elle avait au fil du temps développé une véritable relation d'amitié avec la petite sourde mais, parmi tous les sentiments qu'elle éprouvait à son égard, l'envie dominait encore tous les autres : chaque fois que Bradjsano recevait en sa présence des félicitations, des cajoleries, des passe-droits, Vasibo sentait s'éveiller en elle un monstre aux dents acérées qui lui mordait les entrailles. Et, malgré la sincérité de son affection, une partie d'elle demeurait sans cesse aux aguets, espérant prendre Bradjsano en faute pour pouvoir la rabaisser dans l'estime de la communauté.

L'autre amie de Bradjsano, Érdimo, était entrée dans les ordres de son propre chef, du moins était-elle parvenue assez facilement à convaincre ses parents, issus d'une famille aînée (Inilimblit), de la confier aux sœurs de la Pénitence. Son visage était plutôt disgracieux. Pourtant, il eût suffi de retoucher légèrement ses traits, en corrigeant un peu ici, en estompant un peu là, pour transformer en grâce cette désolante inharmonie. Mais quand la Nature ébauche un visage, elle a bien d'autres desseins, dont celui de laisser fleurir la laideur pour mieux faire apprécier la beauté, car si tous les cailloux étaient des diamants, un diamant ne vaudrait pas un clou (ou, comme dit le proverbe ilim : vén parim minrékim ilihén mikalradjrék, vén mikalradjrék ftadimén minrékim ‒ littéralement, « si tous les cailloux étaient de l'or, l'or aurait la valeur des cailloux ». Nul doute que ses cheveux raides, son léger strabisme, son nez proéminent, sa bouche épaisse et son corps trop maigre avaient joué un rôle dans sa décision de se consacrer à Ohi et à son prochain ‒ ne lui avait-on pas seriné durant son enfance qu'avec un physique aussi ingrat, elle ne trouverait jamais de mari ? ‒, mais sa toute première motivation avait été le sentiment, à la fois douloureux et impérieux, que si elle ne déversait pas sur autrui le trop-plein d'amour et de compassion qui débordait de son cœur, celui-ci finirait par éclater dans sa poitrine. Elle avait franchi les portes du couvent à son dixième anniversaire et portait la robe verte des novices depuis deux retours de printemps quand Bradjsano était arrivée. Dès qu'elle avait vu cette petite fille potelée au visage rond, dont le regard éteint marquait si bien son refus du monde, elle s'était donnée pour mission de devenir son amie et de trouver le chemin vers son âme. Les brimades dont la fillette avait été l'objet dès le début n'avaient fait que la renforcer dans sa conviction.

Cinq retours de printemps plus tard, Vasibo, Érdimo et Bradjsano étaient devenues inséparables.






[Les pages 104 à 182 sont exclues de la section consultable de ce livre.] 


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