1re partie : Le Peuple de la Source (AGAFA ILIM)



I

NAISSANCE

(MOUZAHRAFA)

Couchée sur un lit de peaux de chèvre, Akino, femme de Kaldimi, poussa un cri aigu qui se répercuta sur les murs suintants et qui, attiré par les oreilles à l'affût au-dehors, se fraya un chemin jusqu'à la porte ouverte de la maison troglodytique appartenant à la famille du mari et se dispersa sous le soleil éclatant de cette fin d'avant-zénith (karhoptiba) de printemps.

« Le périnée s'est déchiré, déclara doctement l'hétminilénrol, l'accoucheuse, penchée entre les jambes écartées d'Akino.

Tu enfanteras dans la douleur, » cita une femme à la mine revêche et au visage de fouine, assise à la droite de la parturiente. C'était Paribo, la mère de Kaldimi.

« Ma fille n'a pas besoin qu'on le lui rappelle, » dit sèchement Madimo, une femme mince au port imposant, assise à la droite d'Akino.

Les deux femmes se toisèrent.

Madimo mouilla un linge dans une bassine remplie d'eau et essuya les perles de sueur sur le front de sa fille, puis elle écarta d'un geste gracieux une mèche de cheveux collée sur sa joue. La chevelure d'Akino, noire comme le jais, faisait davantage ressortir la pâleur extrême de son visage.

« Akino, mon cœur ! » murmura Madimo.

Akino n'entendit pas. Épuisée par les longues heures de travail, la jeune femme âgée d'à peine seize retours de printemps avait perdu pied et son esprit flottait à présent dans un rêve éveillé.

Elle poursuivait une chèvre qui s'était écartée du troupeau. L'animal, agile, avait fui la prairie où broutaient ses congénères et sautait de roche en roche sur un éboulis menant au sommet d'une colline. Akino la suivait tant bien que mal. Ses jambes semblaient en coton. Levant les yeux pour voir où la chèvre se trouvait, elle aperçut tout en haut, contre le soleil, un gros homme si imposant que son ombre arrivait presque jusqu'à elle. Il tenait une lance, qu'il projeta dans les airs en direction de la chèvre. L'animal fut transpercé et Akino ressentit une grande douleur dans son ventre. Elle émit un cri muet...

« Voilà la tête, cria l'accoucheuse. Pousse, mon enfant ! »

Madimo saisit la main de sa fille et la pressa dans la sienne :

« Allez, mon trésor ! C'est bientôt fini. »

Akino souleva sa tunique et vit que du sang bleu coulait sur ses cuisses. La douleur qu'elle ressentait était étonnamment entremêlée d'une joie orgueilleuse qui faisait naître des larmes dans ses yeux. Levant la tête, elle vit la lance s'extirper de la chèvre et retourner dans la main de l'homme. L'animal reprit sa course et l'homme le visa de nouveau. La chèvre se cabra et bègueta quand la lance la perça de part en part. Akino émit un autre cri muet...

L'accoucheuse avait beau tirer, l'épaule restait coincée.

« Allons, mon enfant ! haleta-t-elle. Nous n'allons pas laisser ce petit dans ton ventre.

− Akino, Akino ! » cria Madimo quand elle vit le visage de sa fille prendre une couleur de terre.

Akino releva sa tunique, mais cette fois le sang était rouge.

Elle entendit tonner la voix de l'homme. C'était celle du Maxa Kama, le Maître Kama :« Ton enfant est rouge. » Alors, Akino cria et son cri traversa enfin le brouillard de son rêve :

« Nooooon! »

Revenue à elle, la jeune femme se tortilla sur son lit de douleur. Le mouvement dégagea l'épaule du bébé, qui fut expulsé d'un coup. Il fallut un peu de temps avant qu'Akino n'entende le premier vagissement du nouveau-né et l'accoucheuse prononcer sentencieusement :

« C'est une fille ! »

Au même moment, Radjino, l'aînée de Paribo, qui était allée puiser de l'eau à la rivière dans une cruche qu'elle avait rapportée sur sa tête, entra dans la maison.

« Ah ! C'est terminé, » se contenta-t-elle de dire. Il y avait dans sa voix une pointe d'envie − car mariée depuis cinq retours de printemps, elle n'avait pas encore donné d'enfant à son mari −, mais aussi de la satisfaction : ce n'était point un garçon qui avait vu la lumière.

« Oui, » lança en écho Simsano, la deuxième fille de Paribo, un plat rempli de linges souillés dans les mains. Elle était du même âge qu'Akino et s'était mariée en même temps qu'elle, mais son premier enfant ne s'était pas rendu à terme.

Les deux sœurs, aussi menues l'une que l'autre et affublées du même visage de fouine que leur mère, se jetèrent un regard entendu : leur belle-sœur, la fille du potier, n'avait accouché que d'une fille.

Après avoir examiné l'enfant et procédé à une toilette sommaire, l'accoucheuse déposa la masse chaude et remuante sur le ventre nu de l'accouchée.

Plusieurs enfants, qui avaient attendu dehors, entrèrent alors dans la maison : deux autres sœurs du mari, Firibo et Oumgamo, âgées de treize et huit retours de printemps, la plus vieille étant déjà fiancée, ainsi qu'Alimsani, le fils de Madimo et frère d'Akino. Du haut de ses dix retours de printemps, le petit homme bouillait de rage, car il craignait que sa sœur n'eût été torturée par ces vilaines femmes. Sa colère tomba quand il vit qu'Akino était saine et sauve, mais il détourna bientôt le regard, dégoûté par cette chose qu'il voyait grouiller sur son ventre.

Akino étant trop faible pour couper le cordon, ce fut l'accoucheuse qui le fit avec ses dents. Elle offrit ensuite aux quatre filles de Paribo de boire le sang qui restait dans le cordon. On disait que ce sang aidait les femmes à accoucher d'enfants sains. Pourtant, sur un signe de Paribo, les filles déclinèrent l'invitation. Madimo était insultée, mais n'en fit rien voir. Elle n'était pas dans sa maison.

« Comme vous voulez, » dit l'accoucheuse avec un hochement de tête. Tout en laissant goutter le sang dans une fiole qu'elle boucha et déposa près de la couche d'Akino, elle murmura entre ses dents : « Pourtant, ce n'est pas comme si deux d'entre elles n'en avaient pas grand besoin. »

Paribo avait entendu. Elle éprouva le besoin de se justifier.

« Mon cousin, le Maître Kama, m'a affirmé que cette coutume n'est qu'histoire de bonnes femmes. Surtout qu'on ne connaît pas encore la couleur de l'enfant... »

Madimo explosa.

« Il n'y a eu aucun enfant rouge dans ma lignée depuis au moins cinq générations. Ma grand-mère a même donné naissance à un enfant bleu.

Bon sang ne saurait mentir, » prononça l'accoucheuse en surveillant l'apparition du filet de sang annonçant l'expulsion du placenta, tandis qu'Akino, sourde à ces disputes, avait pris son bébé sous les bras et l'avait tiré jusqu'à sa poitrine.

Paribo eut un sourire narquois.

« Madimo, je ne voulais en rien t'offenser. Mais mon cousin, le Maître Kama, m'a affirmé que Dieu n'a cure de la noblesse de la lignée et qu'Il a souvent abaissé les gens qui tiraient orgueil d'une généalogie d'enfants bleus en leur envoyant moult enfants rouges. »

Madimo se mordit les lèvres pour ne pas hurler ce qu'elle savait sur le chef religieux du Peuple de la Source. Elle baissa les yeux. Paribo reprit:

« Puisqu'il est question du Maître Kama, il ne faut point tarder à lui présenter l'enfant. Surtout que ce bébé me semble bien chétif. Je ne voudrais pas qu'il meure sans avoir reçu les onctions. »

Madimo se tourna vers Akino, espérant qu'elle n'avait pas entendu. La jeune femme qui, pour la première fois depuis des heures, esquissait un pâle sourire n'avait d'yeux que pour son nourrisson : le nouveau-né avait cherché un sein et, ayant trouvé le mamelon, l'avait pris dans sa bouche et tétait à présent goulûment.

Paribo dit à ses deux dernières :

« Allez au temple et demandez à voir le Maître Kama de la part de sa cousine Paribo. Dites-lui que mon fils Kaldimi vient d'avoir une fille et qu'il voudrait lui présenter l'enfant avant le coucher du soleil. Vous irez ensuite à côté, à la Demeure du Conseil, quérir votre père. »

Les enfants allaient partir quand leur mère les retint :

« Apportez aussi une cruche d'araka pour offrir au Seigneur Dieu.

− ...pour offrir à l'estomac de ce vieil ivrogne de kama, » marmonna Madimo, l'araka étant une boisson alcoolisée obtenue à partir de la fermentation du lait de chèvre.

Tout près d'elle, l'accoucheuse sourit. Elle venait d'extraire le placenta et, après l'avoir enveloppé dans un linge, l'avait remis à l'aînée de Paribo pour qu'il soit servi au banquet de naissance qui aurait lieu après le coucher du soleil. Elle remballait à présent ses affaires.

« Alimsani, dit Paribo à l'adresse du fils de Madimo. Tu aideras tes cousines à porter la cruche. »

Feignant de ne pas avoir entendu, Madimo lança :

« Alimsani, mon cœur, va prévenir ton père à l'atelier de poterie. »

Le bambin, dont la tignasse était aussi noire que celle de sa sœur Akino, regarda tour à tour les deux femmes. Il sourit à sa mère et déguerpit, non sans avoir, avant de partir, tiré la langue à Paribo.

« Ton fils est mal élevé, glapit Paribo.

− Tu n'as pas à lui donner d'ordres, répliqua Madimo.

− J'y vais maintenant, intervint l'accoucheuse en se levant, afin de couper court à l'altercation. Je reviendrai demain pour voir si tout va bien. »

Elle resta debout, attendant d'être payée.

Après être allées prendre la cruche d'araka dans la cuisine, les petites dernières de Paribo étaient parties à leur tour. Paribo se tourna vers sa deuxième fille, celle qui s'était mariée en même temps qu'Akino et avait fait une fausse couche :

« Va quérir ton frère, ton mari et celui de ta sœur aînée. »

Comme la petite était un peu lente, elle précisa :

« Ils sont aux champs d'Omilim.

− Et oncle Vasimi ? demanda Simsano, qui ne comprenait pas pourquoi le frère de son père, qu'elle adorait, était exclu.

− Il sera prévenu tout à l'heure, comme les autres parents et amis invités au banquet de naissance. File ! »

Une fois la petite partie, Paribo se dirigea vers le fond de l'habitation et monta par une échelle en bois, une lampe allumée à la main, jusqu'à une chambre profonde où s'entassaient les provisions de la famille. Quand elle eut disparu, Madimo prit les mains de l'accoucheuse dans les siennes. Ses yeux trahissaient son angoisse :

« Tu me jures que tout ira bien pour Akino ?

− Je ne peux le jurer, mais elle est jeune, elle récupérera vite.

− Que veux-tu pour ta peine ?

− Paribo me paie. C'est la coutume.

− Je veux quand même te remercier. »

L'accoucheuse ferma ses yeux globuleux, comme pour mieux voir en esprit ce qu'elle désirait le plus. Rouvrant à demi les paupières, elle dit avec une pointe de gêne dans la voix :

« Un vase à parfum...mais qu'il soit façonné et décoré par ton mari et non par ses ouvriers. Ses doigts sont en or.

− Tu l'auras, » promit Madimo, au moment où Paribo revenait avec un récipient contenant trois mesures d'épeautre.

Paribo versa l'épeautre dans un sac de jute que l'accoucheuse, un rictus dédaigneux aux lèvres, tint ouvert devant elle. Il était d'usage de la rémunérer davantage.

« Je compléterai plus tard, dit Paribo d'une voix qu'elle voulait assurée. » La roseur qui lui était montée aux joues trahissait cependant son malaise.

Madimo se retenait pour ne pas sourire. Elle porta machinalement la main à son cou pour toucher le collier en or finement ciselé qui ornait sa poitrine.

« L'honneur de servir la famille d'un membre du Conseil me dédommage amplement, » récita l'accoucheuse comme une formule dont elle ne semblait pas penser un mot. Elle referma le sac et, après l'avoir passé par-dessus son épaule, salua et sortit.

Madimo et Paribo n'eurent pas le temps de reprendre leur dispute, car l'aînée de Paribo, qui avait versé le contenu de sa cruche dans une marmite au-dessus du feu, apportait à présent une bassine d'eau chaude et des linges propres. Madimo lava sa fille qui, même si elle avait repris des couleurs, semblait vidée de toute son énergie. Les deux autres femmes arrachèrent des bras de sa mère le nouveau-né qui, encore en train de téter, protesta en poussant des cris perçants. Elles complétèrent la toilette du bébé, qu'elles langèrent et redéposèrent sur la poitrine nue d'Akino. Le nourrisson reprit sa tétée comme si de rien n'était.





[Les pages 15 à 90 sont exclues de la section consultable de ce livre.] 


Créez votre site web gratuitement ! Ce site internet a été réalisé avec Webnode. Créez le votre gratuitement aujourd'hui ! Commencer